Mon premier jour à l’école

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9 mai 2016

Mon premier jour à l’école

Credit photo: foutapedia.org

C’était en pleine saison sèche au centre du Fouta Djallon. Là bas aux fins fonds du diwal des kollaaɗe. Un petit village nommé Galy se trouve aux pieds d’une chaine de montagne qui porte le même nom. Bien que relevant administrativement de la préfecture de Dalaba, la bourgade se trouve à une trentaine de kilomètres de Labé. Découpage administratif oblige. C’est là-bas que pour la première fois, je mis les pieds à l’école. Hasard ou volonté divine ? En tout cas, l’école que j’ai fréquentée pour la première fois est bel et bien « l’école coranique ».

C’était prévisible tout de même. En effet, malgré le fait qu’il y ait assez de livres d’apprentissage de Français dans la « petite » bibliothèque de mon père comme « Mamadou et Bineta » ou « Afrique mon Afrique », je m’étais toujours intéressé à la planchette que ma mère gardait dans sa valise. A chaque fois que je la demandais ce que c’était, elle me répondait : « c’est une planchette pour étudier le coran. Je l’ai fait faire pour toi. Le jour où tu auras tes 7 ans, c’est avec elle que tu apprendras le livre saint. »

Je souriais du coin des lèvres, me sentais fier et me demandais quand est-ce que j’aurai ces 7 ans. Dans un an ? Deux ans ? J’avais hâte.

Quelques années avec leurs lots d’harmattans passèrent, les 7ans n’arrivaient toujours pas.

Entre temps, les termites étaient entrées dans la valise de ma mère et avaient mangé une partie de ma planchette. Conséquence : une des deux surfaces était désormais hors d’usage. Mais ma maman me rassura en me promettant une autre.

Le jour J arriva

Normalement pour commencer les études coraniques, il fallait que l’enfant soit initié lors d’une cérémonie grandiose à la quelle seraient conviés tous les notables des villages voisins. On prépare des mets délicieux pour les hôtes ainsi que des boulettes de farine mélangées avec du lait et du sucre (ou du miel) (thiobbal en pular) dont une grande partie revient à l’élève. Lors de la cérémonie, il sera écrit sur la planchette de l’enfant le premier mot du Coran bismillah« Au nom d’Allah» et on lui apprend à lire par lettre comme suit : ba, sin-nyiiƴe, miimu picco, Alif, lam, lam, ha-piɓo.

A la fin de la cérémonie, les adultes présents contribuent de l’argent pour l’enfant afin de l’encourager.

Mais moi, je ne suivis pas la procédure habituelle. Voilà ce qui arriva :

Un jour, comme d’habitude, j’allai jouer avec mes amis. C’était juste après la prière de 14h. La température était aux alentours de 40° à l’ombre. Tous les adultes s’abritaient soit dans leurs cases soit sous l’ombre des orangers. Quant à nous les enfants, nous nous foutions pas mal du soleil. Après la partie de chasse avec nos grands frères, nous nous retrouvions toujours dans l’après midi pour jouer soit au château, soit au saut à la perche (oui, on en jouait au Fouta).

Là-bas sous l’ombre d’un oranger devant une case, un attroupement de jeunes autour d’un vieux. C’était le maitre coranique et ses élèves. Ils étaient là de 14h à 16h chaque jour de la semaine sauf les jeudis (jour de repos).

Ce n’était pas la première fois que je les vois, mais c’était la première fois que je me suis dis pourquoi moi je n’étudie pas. Je devais avoir entre 5 et 6 ans. Je n’avais pas atteint les 7ans ! Tous les élèves étaient plus âgés que moi.

Je courus à la maison pour dire à ma maman que je veux commencer à étudier. Je la trouvai entrain de prier. Je n’avais pas le temps d’attendre qu’elle finisse. Je filai directement vers la valise, fis sortir la planchette (mangée à moitié par les termites) et me précipitai à l’ECOLE CORANIQUQE. Je me rappelle toujours de ces mots, que je prononçai avec un air timide : Kaou Thierno windaneelan(littéralement : Écrivez pour moi, oncle Thierno). Le maitre était l’oncle maternel de mon père, donc mon grand père. Mais je l’appelais oncle car c’est comme çà que j’entendais mon père l’appeler.

« Kaou Thierno » était tellement agréablement surpris qu’il ne chercha pas à comprendre. Il mit à coté la planchette sur laquelle il était entrain d’écrire, attrapa la mienne et écrit le fameux bismillah. Il m’invita à m’assoir auprès de lui sur la peau de mouton qui lui servait de natte et commença à me faire répéter : ba, sin-nyiiƴe, miimu picco, Alif, lam, lam, ha-piɓo. Il le fit trois fois et me confia à un ainé afin de me corriger si je me trompe.

Entretemps, maman qui avait fini la prière avait imaginé ce qui s’était passé. Sachant que la planchette que j’avais prise était à moitié mangée par les termites, elle prit une autre (elle avait fait une autre sans m’informer) et me rejoignit à l’école. Elle trouva que j’avais déjà maitrisé la première leçon. Alors elle prit ma main et la donna officiellement à kaou Thierno en disant : je vous confie Ismaila. Et Kaou Thierno de répondre : Ko kaliifu Allah (Nous le confions à Allah).

Ce fut mon premier jour à l’école.

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Commentaires

konakryexpress
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Parcours identique au mien, mais pour moi ça devait être en 1947/48, avant de commencer l'école française qui allait fondamentalement changer ma vie. Moi, je ne pouvais pas courir à la maison pour me confier à maman, car pour renforcer mon caractère, comme il était de coutume, mon papa m'avait envoyé chez un karamoko qui se trouvait très loin de Gongoré, dans le Timbi Madina.

Quelle période dure de ma vie, entre la recherche du bois de chauffe ou de l'eau ou encore du foyon, la surveillance des vaches tout nu, quelque soit le temps, les diarrhées, la faim, etc.

Mais j'ai eu la chance de m'en sortir et tout compte fait, cette expérience m'a énormément servi pour affronter les dures épreuves de l'exil.

bolaaro
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Merci pour ce témoignage Doyen. A votre époque c'était la coutume d'envoyer les enfants dans d'autres villages pour étudier. Mais rarement ces enfants fréquentaient l'école française. Ils étaient submergé de travaux pour le maître mais comme vous l'avez dit ça aidait à forger le caractère.